MIDI LIBRE - Edition du 15 Mai 2004

 

« Ne vendons pas notre âme pour de la taxe professionnelle ! »

Ce projet éolien de Portel était exemplaire car qu'il était porté par une intercommunalité et soutenu par les élus et les populations. Et voilà que l'Etat dit non ! Cela mérite explications.

En effet, il y a eu un travail exemplaire de coopération intercommunale.

C'est, pour nous, une condition importante du développement économique en général et de l'éolien en particulier. Mais ce n'est pas une condition suffisante.

Ce projet a fait l'objet de maintes adaptations. Toujours en vain. Pourquoi ?
Je reconnais que nous aurions dû décider plus rapidement. A l'avenir, nous aurons un devoir d'informer les maires et les opérateurs de nos positions : quand, après expertise et en notre âme et conscience, nous pensons qu'un site n'a pas vocation à accueillir des éoliennes, disons le rapidement.

Ce refus du Couloubret n'est-il pas en contradiction avec la volonté de promouvoir l'éolien, particulièrement dans l'Aude ?
Notre département est en effet le premier de France par sa vocation éolienne, mais cela ne signifie pas qu'on peut en mettre partout et n'importe comment. Il faut être attentif à ne pas sacrifier les paysages et sites remarquables dans un département où les premières vocations restent le tourisme et la viticulture. Ne vendons pas notre âme pour de la taxe professionnelle ou un peu d'argent pour les opérateurs. Je rappelle que l'éolien représente dix emplois dans l'Aude...

Néanmoins, pouvez-vous comprendre le désarroi des élus et de la population ?
Je voudrais dire que les signaux qu'ont reçus les élus de la part des services de l'Etat, et de mon prédécesseur, étaient tous très réservés, ou qu'ils manifestaient une nette opposition de principe. Mon prédécesseur avait attaqué le POS de Portel parce qu'il prévoyait un développement éolien sur le Couloubret. Le problème central, c'est que ce projet se trouve en opposition avec la protection du massif classé de Fontfroide, dont l'extension est envisagée.

Cette extension est-elle réaliste ? Où en est-on au juste ?
La procédure est engagée depuis deux ans. Créer un site classé ou l'étendre, cela prend du temps. Avant de prendre ma décision, j'ai vérifié que l'extension de ce périmètre était pertinente et qu'on n'avait pas fait cela pour bloquer le projet. Si on installait des éoliennes dans le périmètre futur d'extension, on compromettrait l'intérêt d'étendre le site classé. Il y a une contradiction formelle.

S'agissant des risques d'incendies, les arguments sont-ils aussi décisifs ?
Je ne pense pas que la défense contre les incendies aurait été une raison suffisante pour s'opposer au projet. La raison principale, c'est bien la protection du site. Et, au-delà de Fontfroide, c'est un problème de politique départementale : si on laisse s'implanter ce projet, on laissera des éoliennes s'installer sur tous les sites du département. Notre volonté, partagée par beaucoup d'élus et de responsables socioprofessionnels et d'associations, c'est que l'Aude connaisse un développement harmonieux et ne soit pas défigurée par des éoliennes sur toutes les crêtes.

Ce développement éolien, comment l'envisagez-vous ?
Nous souhaiterions multiplier le potentiel éolien par trois ou quatre. Va-t-on faire faire du mitage, des constructions anarchiques ? Ou densifier l'équipement des sites existants et identifier les secteurs sur lesquels on pourrait avoir des installations importantes, de 40, 50 ou 80 méga- watts. Personnellement, je suis très favorable aux éoliennes offshore à Port-la-Nouvelle, sur la même communauté de communes. Ce projet est tout à fait compatible avec la protection du littoral et des paysages.

Venons-en aux éléments de forme qui ont pollué ce dossier. Le fait que le commissaire enquêteur soit lié familialement à un groupe anti-éolien, est-ce sain ?
Je n'aime pas beaucoup quand on met en cause l'arbitre. Les commissaires sont des gens choisis par le tribunal administratif pour incarner une certaine sagesse et un recul par rapport aux dossiers qu'ils instruisent. Avant de jeter le doute sur leur impartialité, il faut faire très attention. J'entends dire des choses épouvantables, des mises en cause personnelles. Un certain nombre de gens perdent un peu le bon sens dans cette affaire.

Néanmoins, ne pensez-vous pas qu'il aurait dû refuser cette enquête ?
Je considère que c'est dangereux d'émettre ce genre de critiques. Laissons les tribunaux arbitrer. Ce que je peux dire, c'est que l'instruction s'est faite dans un climat passionnel des deux côtés. C'était assez détestable parfois d'entendre les arguments utilisés, les pressions, les tentatives de pression faites sur nous. J'ai vu des excès de part et d'autre...

La présence dans le dossier de personnes liées à des ministres, cela introduit des doutes, non ?
Ce n'est pas facile à dire, car on vit dans une époque où il y a des soupçons et où l'on cherche des raisons obscures quand une décision est prise, mais je tiens à dire qu'il n'y a eu aucune pression ministérielle.

Néanmoins, le rapport d'enquête est apparu à beaucoup comme un réquisitoire. Par exemple, la question de la non co-visibilité depuis la croix de Fontfroide n'a pas été soulignée, alors qu'elle plaidait pour le projet. Pourquoi?

Moi, j'ai bien compris qu'on ne voyait pas les éoliennes depuis la croix. Mais c'était hors sujet...

Revenons à la symbolique, car elle est têtue : autoriser le passage du Dakar et dire non à des éoliennes, cela a aussi interpellé pas mal de monde...
Inversement, il me semble plus difficile de justifier que certains de ceux qui étaient contre le passage du Dakar soient défenseurs des éoliennes. D'abord, le Dakar ne passera pas une seconde fois, c'est acquis. Par ailleurs, je suis personnellement la remise en état des pistes. Les dégâts sont très limités. Globalement, il y a plutôt une amélioration des pistes,et à l'issue de cela, je fais le pari, très solennellement, devant les habitants de la région, que nous allons améliorer ces pistes, avant la fin de l'année. Sur le Dakar, les apparences peuvent interroger, la réalité non !

Compte tenu des passions, n'avez-vous pas peur que tout cela dégénère ?
Oui, bien sûr ! J'ai dit aux élus que je trouvais un peu choquant qu'on vienne interdire l'accès à l'abbaye de Fontfroide à des touristes dont certains étaient de passage dans cette région. C'était, pour eux, l'occasion unique de voir ce monument, qui est magnifique...

Et en même temps d'avoir une belle vue panoramique sur les éoliennes de Névian...
Oui c'est cela !

En tout cas, faisons attention de ne pas légitimer des actions qui pourraient dégénérer, car la loi s'applique partout et l'ordre doit régner. Ce qu'on ne tolérerait pas de la part de gamins dans les banlieues, on ne l'acceptera pas de citoyens qui se permettraient des actions violentes. C'est pour cela que j'ai incité les élus à contester devant le tribunal administratif. Force doit rester à la loi.

Si le tribunal annulait votre décision, est-ce que vous laisseriez le projet s'implanter ?
Si on perdait pour des questions de pure forme, on ne donnerait pas le permis, mais si c'était pour une raison de fond, bien entendu, on l'accorderait. Sans aucun problème, je m'inclinerais...


Interview : Vincent BOILLOT